Liberté et sécurité : faut-il choisir ?

La question de la sécurité figure plutôt haut dans les priorités et les intérêts des débats publics ces jours-ci. Montée de l’État Islamique, crainte des attentats, controverses sur les migrants, état d’urgence en France, cybercriminalité, en plus du lot habituel de petite et grande criminalité. Forcément, nombreux sont ceux qui attendent des mesures, et des mesures sont prises ou proposées. Renforcement des contrôles, plan « vigipirate », durcissement des règles d’immigration, la liste est bien connue. On cherche aussi à augmenter les pouvoirs de surveillance des États ; par exemple, le peuple suisse a voté fin septembre une « loi sur le renseignement » étendant les possibilités d’écoute et de surveillance préventives.

On est familier aussi avec le Patriot Act promulgué aux États-Unis à la suite des attentats du 11 septembre, qui cherchait à renforcer la lutte contre le terrorisme, mais a aussi été très critiqué pour ses empiètements sur les libertés des citoyens et sur la protection de la sphère privée. À différents degrés, ce genre de problème se pose pour toutes les sortes de mesures sécuritaires.

À ce sujet, on cite souvent la phrase attribuée à Benjamin Franklin – l’un des pères fondateurs des États-Unis d’Amérique, justement :

benjamin-franklin-520Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale, pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité1.

La citation est très pertinente pour relever la tension entre liberté et sécurité, et propose un choix de priorité clair. Elle risquerait cependant de mépriser trop facilement le besoin de sécurité ressenti par beaucoup. C’est pourquoi je vais me permettre de prendre un instant son contre-pied, en montrant la nécessité d’une certaine quantité de sécurité pour que la liberté ait un sens.

Pas de liberté sans sécurité

Il est facile de prendre de haut ceux qui demandent de la sécurité, et de se revendiquer d’un idéal de liberté selon la pensée de Benjamin Franklin pour ce faire. Mais là où il n’y a pas de sécurité, la liberté n’a pas de sens. Prenons un exemple économique : imaginons un pays qui vous assure la libre entreprise. Vous avez le droit de vous lancer dans n’importe quelle activité économique. Par contre, les autorités se réservent le droit de changer les lois à n’importe quel instant, et peuvent nationaliser votre entreprise d’un jour à l’autre, sans justification ni droit de recours. Dans cet État, votre liberté d’entreprendre ne serait qu’un beau principe, mais dont on ne pourrait rien faire, parce que le manque de sécurité juridique rendrait impossible de compter sur les conséquences des choix faits.

De même, projetonsnous au Moyen-Âge et imaginons un paysan, libre sur sa terre, mais dans un contexte où des bandes de pillards circulent librement, se servent dans les réserves, violent les filles, et brûlent occasionnellement les bâtiments. Quelle est sa liberté de mener sa vie comme il l’entend ? Sa liberté de cultiver sa terre ? Sa liberté de nourrir sa famille et de voir grandir ses enfants ?

Ainsi, on ne peut pas dire que la sécurité ne compte pas face à la liberté. Maintenant, pourquoi peut-il y avoir opposition ?

La sécurité contre la liberté

Pour votre sécurité, vous n'aurez plus de libertés

Les mesures de sécurité peuvent empiéter sur la liberté pour diverses raisons. D’une part, on peut être contraint de changer ses comportements pour limiter les risques. D’autre part, pour combattre plus facilement les malfaiteurs, on peut être plus expéditif dans les procédures judiciaires, les surveillances, etc. Mais lorsque l’on s’autorise à surveiller voire à détenir de simples suspects, on augmente aussi les chances que « les honnêtes gens » soient eux-même victimes des mesures censées les protéger. Et les droits donnés à un appareil d’État ou autre peuvent aussi être employés hors du cadre initialement prévu.

Mais il y a aussi un mécanisme plus fondamental, par lequel la préoccupation sécuritaire limite la liberté. Pour l’illustrer, je vous propose de passer par une fable de la Fontaine2.

Un cordonnier pauvre est heureux dans son travail et chante toute la journée. Cela dérange son voisin financier, un homme riche et sérieux. Celui-ci offre au cordonnier une forte somme d’argent. Dès lors, le cordonnier la cache comme un trésor, et s’inquiète qu’on la lui vole. Il perd le sommeil et la joie de vivre dans la crainte qu’on lui dérobe l’argent. À la fin de l’histoire, il rend l’argent au financier pour retrouver ses chansons.

Tant que le cordonnier n’a rien à perdre, il ne connaît pas l’inquiétude et vit joyeusement et librement. À partir du moment où il tient à son « trésor », il devient soucieux, et sa sécurité le préoccupe au point qu’il doive prendre des mesures. En bref, lorsque l’on a quelque chose de précieux qu’on pourrait perdre, notre liberté est limitée par la peur de le perdre. On peut rapprocher cette constatation d’un propos de Jésus : « Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur3 ». Considérons une chose comme un trésor, notre cœur s’y attache, et cela détermine notre manière de vivre et d’agir.

Que peut-on garder ?

Face à cela, il y a plusieurs options. L’une est le détachement bouddhiste ; rien n’est permanent, alors pour éviter la crainte, évitons de nous attacher à quoi que ce soit et ainsi nous ne pourrons rien perdre. Mais dans cette optique, on ne peut rien gagner non-plus. On se doit de n’accorder de valeur à rien, et on se retrouve avec une liberté de choisir entre des options toutes dépourvues de valeur.

Voyons maintenant plus complètement ce qu’en disait Jésus :

Vendez vos biens et donnez-les par des actes de compassion. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où aucun voleur n’approche et où aucune mite ne ronge. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur4.

La solution de Jésus, c’est d’avoir un trésor qu’on ne peut pas nous ôter. Avoir un trésor auprès de Dieu. Être prêt à tout donner pour connaître Dieu, et alors on ne peut plus rien nous prendre. Miser également sur la bienveillance envers le prochain. Les biens que l’on garde peuvent nous être volés. Ceux qu’on a donnés ne peuvent plus nous être pris ; ils ont acquis une nouvelle valeur en servant de signes d’amour envers d’autres.

Cela ne concerne pas seulement les biens, mais aussi la vie même. Jésus appelle aussi à renoncer à sa vie pour le Royaume de Dieu. Si l’on fait cela, on ne craint plus la mort ; on a misé sur la vie éternelle, et toute notre sécurité est là. En mourant pour nos fautes , en nous réconciliant avec Dieu, Jésus a ouvert la voie de la vie éternelle. Lui seul a pu « délivrer ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves5 ». Dans la foi en Jésus, il y a la vraie liberté et une vraie sécurité, qui reposent sur l’assurance de l’amour de Dieu, sur l’assurance de la vie éternelle ; une liberté et une sécurité qui permettent non pas la concentration sur un usage égoïste des richesses, mais la liberté d’aimer Dieu et les hommes, de faire le bien que l’on peut faire tant que dure cette vie terrestre.

Jean-René Moret, septembre 2016

  1. Citation et traduction d’après https://fr.wikiquote.org/wiki/Benjamin_Franklin. Citation originale : « They who can give up essential liberty, to obtain a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety. » Source indiquée : « An Account of Negotiations in London for Effecting a Reconciliation between Great Britain and the American Colonies » (1775), dans The Complete Works of Benjamin Franklin, Benjamin Franklin, éd. G. P. Putnam’s Sons, 1887, t. 5, p. 513.
  2. Les lecteurs sérieux peuvent trouver le texte original ici : http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/savfinan.htm. Les lecteurs moins sérieux peuvent aussi consulter l’adaptation/parodie en bande dessinées par Gotlib sous http://lewebpedagogique.com/francais_1l1/files/2009/09/planches-gotlib.doc.
  3. Évangile selon Luc, chapitre 12, verset 34.
  4. Évangile selon Luc, chapitre 12, verset 33 à 34.
  5. Lettre aux Hébreux, chapitre 2 , verset 15.
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