Peut-on croire en ayant vu?

Une parole bien connue de Jésus, « Heureux ceux qui croient sans avoir vu! 1 », est couramment utilisée – avec raison – pour défendre que la foi peut se passer de réalité sensible pour exister. Cette affirmation est d’ailleurs corroborée par cet autre texte biblique « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, c’est un moyen d’être sûr des réalités qu’on ne voit pas 2 ». Que penser alors de la réciproque de la parole de Jésus? Est-ce que ceux qui croient en voyant – c’est à dire suite à une donnée concrète – sont malheureux? Voire désapprouvés par Dieu?

Une foi aveugle?

Cette question est moins anodine qu’il n’y paraît, car la réponse que l’on y apporte peut significativement biaiser la représentation que l’on se fait du Dieu chrétien. En effet, certains prétendent que la seule foi valable est celle qui est parfaitement aveugle et se passe de toute forme de preuve, voire d’indices, quant à l’existence de Dieu. Dieu serait donc contraint de ne donner aucune preuve de son existence aux hommes, sous peine de les empêcher d’avoir la foi et donc d’être sauvés.

D’autres poussent ce même argument plus loin afin de nier l’existence-même de Dieu. Douglas Adams, dans « The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy », affirme par exemple : « Je refuse de prouver que j’existe, dit Dieu, car prouver c’est renier la foi et sans foi, je ne suis plus rien.3 »

 La révélation ruine-t-elle la foi?

La réponse apportée dans l’article « Pourquoi Dieu se cache-t-il? »  est éloquente : « Dans la vision judéo-chrétienne, Dieu ne se serait pas caché au cours de l’histoire » ; l’article continue en expliquant que Dieu s’est révélé à la fois de façon générale et spéciale et en détaillant la révélation générale.

Mais alors, Dieu, en ne se cachant pas assez, anéantirait-il nos chances d’avoir une foi véritable et d’être « heureux de croire sans avoir vu »? Il convient à ce stade de définir deux des mots de cette phrase qui est à la racine de l’argument, car ils contiennent la clé de la réponse à notre question. Premièrement, quand Jésus parle de « croire », il sous-entend « croire en lui » et non « croire qu’il existe ». En effet, dans la vie quotidienne, quand une personne dit « crois en moi » à une autre, elle ne saurait vouloir dire « crois que j’existe »! Elle veut dire « aie confiance en moi » ; il en va de même avec Jésus. Deuxièmement, le mot « heureux » dans la locution « Heureux ceux qui… », apparaît en d’autres endroits de l’Évangile, notamment dans les paroles de Matthieu 5v3-11 : « Heureux ceux qui pleurent, car Dieu les consolera. », « Heureux ceux qui sont opprimés… », « Heureux serez-vous quand les hommes vous insulteront et vous persécuteront… ». On peut affirmer, au vu de ces exemples, que la locution « Heureux ceux qui… » ne veut pas dire « c’est un bonheur » ; il serait en effet absurde de dire que c’est bonheur de pleurer, d’être insulté et opprimé. Au contraire, la locution peut plutôt être comprise comme « Heureux, malgré tout, ceux qui… ». Avec ces deux reformulations, la parole de Jésus devient : « Heureux, malgré tout, ceux qui ont confiance sans avoir vu » ou, plus simplement, « Heureux ceux qui ont confiance malgré qu’ils n’aient pas vu » ; cela laisse comprendre que ceux qui ont eu l’opportunité de voir, c’est-à-dire d’avoir des preuves tangibles, ne sont pas malheureux, bien au contraire!

 Croire en voyant

Contrairement à la supposition évoquée plus tôt dans cet article, Dieu n’est donc pas contraint de cacher son existence ; il n’est d’ailleurs pas non plus contraint de cacher les preuves et indices qui permettraient à l’individu d’avoir confiance en lui. D’ailleurs, si l’on prend le verset de Jean 20.29 dans son contexte, on constate que Jésus encourage le disciple incrédule, Thomas, à collecter les preuves dont il a besoin pour croire : « Place tes doigts ici, vois tes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté. » lui dit Jésus en Jean 20.27. Il est évident que Jésus ne craint pas d’invalider la foi de Thomas en lui donnant ces preuves de sa résurrection, au contraire, il utilise ces faits pour qu’il croie grâce à ceux-ci et non pour l’empêcher de croire à cause de ces signes. En effet, le verset 27 se termine par « Ne sois donc pas incrédule, mais crois ».

Pour nous, lecteurs du XXIè siècle, c’est donc une chance que Thomas ait demandé ces preuves, car nous pouvons aussi voir – quoique indirectement, à travers ses yeux – des confirmations que Jésus est bien ressuscité4. Ces confirmations sont telles des pierres qui servent, non à lapider notre foi, mais à renforcer sa fondation.
Le Dieu chrétien est un dieu qui se révèle et n’a pas crainte de nous donner de bonnes raisons d’avoir confiance en lui : voir n’empêche pas de croire, au contraire, il est normal d’avoir plus facilement confiance en quelqu’un qui nous prouve qu’il est digne de cette confiance
. Ainsi Dieu, en la personne de Jésus, en a donné une preuve publique et éclatante en acceptant une condamnation à mort absolument injuste pour sauver ceux qui seront convaincus par cette preuve d’amour et mettront leur confiance en lui.

Pour conclure, on pourrait donc dire : « Heureux ceux qui croient sans voir et très heureux ceux qui croient en ayant vu5 ».

Christophe Emery,  Septembre 2014


Image d’en tête : L’Incrédulité de saint Thomas (en italien Incredulità di San Tommaso), tableau de Caravage peint vers 1603

  1. Évangile selon Jean,  chapitre 20, verset 29.
  2. Lettre aux Hébreux, chapitre  11, verset 1.
  3. Cité d’après le film H2G2.
  4. À ce sujet, on pourra consulter l’article Réellement, Jésus est ressuscité?
  5. Voir encore l’article peut-on légitimement argumenter sur des questions de foi ?
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