L’odyssée de Nolan ou la repentance d’Ulysse

“Projet bébé” : plan utopiste ou plan égoïste ?

Ce qui est vraiment appréciable avec le cinéma de Christopher Nolan c’est qu’au delà des nombreuses scènes époustouflantes il y a toute une réflexion existentielle et métaphysique qui donne une véritable profondeur à ses films. L’Odyssée ne déroge pas à la règle (attention, divulgâchis à suivre !) avec un Ulysse qui gère (contre son gré) son syndrome de Stress post-traumatique auprès de Calypso. Mais quel est ce traumatisme fondamental ? Celui d’être loin d’Ithaque et de sa famille (la nostos) ? C’est certes un gros problème mais pas le principal du film. Celui d’avoir perdu tant de compagnons d’arme ? C’est clairement une très grosse source de culpabilité… mais la fin du film nous révèle le véritable Péché originel, cause de tous les problèmes (si vous n’avez pas vu le film, il faut vraiment arrêter de lire maintenant !) :

 

L’épisode du cheval de Troie, en plus d’être une superbe ruse (Metis) est surtout une grave trahison envers un peuple frère, adorant les mêmes dieux. Et comme si cela ne suffisait pas, il a pour conséquence le massacre de la population ainsi que le saccage du temple d’Athéna. La sorcière Circé avait finalement raison : cet épisode d’hybris (démesure) démontre que ses compagnons n’étaient que des porcs qui méritaient de mourir. Et Ulysse, en tant que chef, n’a rien fait pour limiter leur hybris, à tel point que le fameux peuple de la mer sans foi ni loi dont l’invasion est tant redoutée par les habitants d’Ithaque… c’est en fait sa propre armée qui a acquis une terrible réputation après le sac de Troie !

Ulysse est en fait un nouvel Adam qui a déstabilisé le monde (grec). 

Lors de son retour, face à Pénélope, on assiste alors à une véritable repentance car enfin, après avoir plusieurs fois dit que les messages des dieux n’étaient pas assez clairs, après les avoir défiés il comprend qu’il ne revient pas d’une épopée héroïque mais d’un parcours initiatique destiné à éclairer sa pauvre nature humaine. À partir de ce moment la figure d’Athéna qui l’accompagnait pour l’aider à y voir plus clair (et qui a le visage d’une vestale que ses hommes ont égorgée) disparait. Sa mission pour qu’Ulysse change de vie est terminée. Il va maintenant partir pour un nouveau voyage, cette fois-ci avec Pénélope et probablement sans massacre, monstre ou sorcière à l’horizon.

En ajoutant chez Ulysse un doute, une culpabilité et un besoin de rédemption qui sont absents de l’univers (culturellement grecque) d’Homère, Christopher Nolan en fait quelqu’un de plus moderne et plus à notre échelle mais il introduit aussi des problématiques chrétiennes.

Aujourd’hui les réseaux et les marchands de développement personnel veulent nous faire croire que nous sommes des héros du quotidien qui doivent croire en eux-mêmes, se faire confiance et embrasser leur destinée pour vivre des moments avec plein de paillettes. Ceux qui me critiquent ont tort, ceux qui m’empêchent de faire ce que je veux ont tort. Mes envies, mes désirs sont obligatoirement bons puisque je les ressens. Personne ne doit barrer la route entre les objectifs que je me suis fixés et moi-même. Et qu’importe les échecs, je suis un héros donc avec ma communauté (qui bien sûr ne me remet jamais en question) je vaincrai ! L’Ulysse de Nolan se racontait un peu ce genre d’histoire et puis après ce long voyage il a fini par comprendre que ce qu’il appelait « beau », « fraternel » ou « héroïque » n’était en fait que narcissisme, domination et cruauté. Alors que tous le considèraient comme un héros, lui a compris qu’il a fait le mal qu’il ne voulait pas faire et le bien qu’il recherchait il ne l’a pas atteint. Devant les conséquences de l’échec de sa vie de héros raté, alors qu’il a fait du mal à des innocents ainsi qu’à ceux qu’il aimait, il lui a fallu redéfinir son identité, sa culture et ses buts dans la vie. Cela fait penser à l’expérience vécue par l’apôtre Paul dans la Bible : Alors qu’il avait tout pour s’enorgueillir de qui il était ainsi que de sa piété irréprochable (à ses yeux et ceux des élites religieuses), il a fait une rencontre qui a totalement remis en question sa vision des choses. Un jour, alors qu’il combattait les apôtres de Jésus, ce dernier lui apparaît et lui révèle qu’il a complètement fait fausse route ! Comprenant que Jésus était réellement celui que ses disciples prétendaient qu’il était (et que Paul contestait), le fils de Dieu ressuscité, Paul a dû en tirer les conclusions douloureuses :

Si quelqu’un croit pouvoir se confier en ce qui vient de l’homme, je le puis bien davantage : j’ai été circoncis le huitième jour, je suis Israélite de naissance, de la tribu de Benjamin, de pur sang hébreu. Pour ce qui concerne le respect de la Loi, je faisais partie des pharisiens. Quant à mon zèle, il m’a conduit à persécuter l’Église. Face aux exigences de la Loi, j’étais sans reproche.

Toutes ces choses constituaient, à mes yeux, un gain, mais à cause du Christ, je les considère désormais comme une perte. Je vais même plus loin : tout ce en quoi je pourrais me confier, je le considère comme une perte à cause de ce bien suprême : la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur. À cause de lui, j’ai accepté de perdre tout cela, oui, je le considère comme bon à être mis au rebut, afin de gagner le Christ.

Paul décrit dans ses lignes la fin de son autojustification et le début d’une nouvelle vie avec Jésus comme berger. Quand au fond de soi on se sent coupable, pas tranquille et qu’on ne peut ni revenir en arrière ni payer les pots cassés, la grâce offerte par Jésus est extrêmement libératrice car c’est lui, sur la croix, qui prend notre culpabilité et qui paie nos pots cassés. Solution trop facile me direz-vous ! Sauf que pour bénéficier de cette grâce, il faut faire comme Paul : se repentir, c’est à dire faire un constat d’échec sur nos choix, nos orientations, notre culture/éducation, nos convictions. Faire ça, c’est vraiment pas facile parce que, même devant des fautes objectives et une culpabilité vaguement ressentie, nous sommes tous des professionnels pour nous trouver des excuses et autres justifications. Nous préférons très souvent garder le contrôle et continuer à souffrir plutôt qu’accepter de demander de l’aide, être soulagés et changer de cap.  

Et si finalement avoir l’humilité d’accepter que Jésus soit le seul héros de l’Histoire, de notre histoire, c’était ça être un vrai héros ? Et si laisser son Esprit nous guider c’était ça le vrai bonheur ?

Yohann Tourne


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