« Le bien et le mal sont determines par l’éducation, la société et les choix personnels. »

Eh bien oui, dans une certaine mesure1.

Cette phrase pourrait être un lieu commun dans notre société, une évidence pour beaucoup et pourtant elle soulève la très difficile question du bien et du mal. Mais de quel bien et mal parle-t-on ? Du bien et du mal dans l’absolu, d’un point de vue objectif ?  Ou bien d’un point de vue subjectif, c’est-à-dire selon ma perception, ma conception ou ma notion du bien et du mal personnelle  ? La question de la liberté se pose donc de manière sous-jacente : suis-je un être déterminé ou libre ? Ou alors : la relative détermination que je subis est-elle une entrave dont je dois me défaire pour être pleinement moi-même ? Sur le marché des idées, on peut distinguer deux tendances. La première insiste sur le déterminisme tandis que la deuxième s’y oppose au nom de la liberté.

Le déterminisme face à la liberté : deux impasses morales

Dans le premier camp, on trouve, par exemple, Freud et ses successeurs pour qui le bien et le mal sont déterminés par notre inconscient, lui-même déterminé par l’éducation de nos parents. On retrouve également certains discours scientifiques, voir scientistes. En particulier, après Freud sont venues les neurosciences qui vont encore plus loin. L’homme est le produit de ce qui se passe dans son cerveau. Le comportement de l’homme n’est le résultat que d’un ensemble de réactions chimiques, l’homme est une machine qui agit selon la manière dont le hasard l’a programmé2. Le bien, le mal et toute moralité ne sont alors que des illusions, produits de milliers d’années d’évolution aveugle. Donc si le pédophile ne fait que suivre sa programmation, qui serions-nous pour le juger ? Cette conception se heurte de plein fouet à l’aspiration à la liberté qui est assez commune parmi nous.

De l’autre côté de la balance, on met en avant la liberté. L’homme peut s’opposer à ses déterminations par les choix3 qu’il fait. Il se définit alors lui-même subjectivement et non pas objectivement, par les influences qu’il subit et qui le déterminent. On aboutit à une position où l’individu détermine entièrement le bien et le mal de manière subjective et n’a plus de référence objective. Donc si Gonzague considère bien le fait d’égorger des petits chats car cela le détend, Robert qui considère comme bien le fait de caresser les petits chats car cela le détend n’est guère en mesure de pouvoir lui faire des reproches car ils sont chacun leur référence absolue pour le bien et le mal, mais cela rend le vivre ensemble très compliqué4. Ou alors la question du bien et du mal devient absurde5

Si l’homme est déterminé ou si l’homme est libre, on aboutit à des impasses concernant le bien et le mal. La solution se trouve-t-elle dans un juste milieu ? L’articulation n’est guère facile car le déterminisme et la liberté s’excluent mutuellement.

Derrière les concepts, des relations

Le problème est qu’en raisonnant sur cette opposition entre la liberté et le déterminisme on se place d’un point de vue individualiste. Mais le fait est que les individus n’existent jamais seuls, mais sont toujours définis au sein de relations les liant les uns aux autres. Les individus sont reliés, et c’est un fait pragmatique de l’existence qui n’est pas nécessairement mauvais. Nos actes et nos choix ayant des conséquences sur nous-même ET sur les autres, on peut donc s’attendre logiquement à ce que ceux des autres en aient sur nous. Revenons un instant à la première phrase de cet article, dans laquelle on s’interrogeait sur la détermination de l’éducation, de la société, et de nos choix. Il se trouve que derrière chacun de ces concepts, on trouve aussi des relations. Ainsi, derrière l’éducation il y a les relations parents-enfants, intergénérationnelles, et toutes les relations familiales. La société, quant à elle, est l’organisation des relations des différentes personnes qui la compose. Enfin, derrière mes choix, il y a ma relation aux autres. Autrement dit, nous ne sommes pas seuls à avoir une conception du bien et du mal mais nous en avons tous différente, conception qui nous provient en partie de l’influence de notre éducation, des valeurs de la société et des choix que l’on a faits. Cependant, l’individu peut se détacher plus ou moins du déterminisme des relations qui l’influencent, il a une relative liberté. Le déterminisme n’est alors pas absolu non plus, mais tout de même bien présent.

Notre confrontation les uns avec les autres nous montre qu’il existe une sorte de différentiel  du bien et du mal entre les individus. Ce différentiel est salutaire puisqu’il nous décentre de nous-mêmes et nous montre que nous ne sommes pas la référence absolue du monde, cependant il nous interroge : comment le comprendre ? Comment la notion de bien et de mal peut-elle avoir un sens dans cette situation, sans sombrer dans un relativisme total ?6

Concilier l’inconciliable

La vision biblique du monde répond admirablement bien à cette question. Dans les premiers chapitres de la Bible, on nous montre l’homme créé selon deux caractéristiques : il est d’un côté une créature dans un monde déterminé par Dieu et soumis à l’imprévisibilité de ce monde mais il est aussi créé en image de Dieu, en ressemblance du Dieu purement libre, ce qui fait de lui un être libre relativement et capable d’entrer en relation avec Dieu et les autres.

Par ailleurs, pour que la question du bien et du mal ait du sens, il lui faut un référent absolu, objectif et extérieur au monde, en un mot : Dieu. En revenant au récit de la Genèse, l’homme prend par la suite du fruit de l’arbre de la connaissance. Ce faisant il désire définir lui-même ce qui est bien de ce qui est mal, et donc se faire Dieu. Dès lors, sans repères autres que ceux qu’il s’est fixé, il erre et désespère sur ces questions. Mais heureusement de cette errance il peut s’échapper, en revenant vers Dieu.

Pierre Leray, novembre 2015

  1. Ceci est la réponse très courte.
  2. Voir le débat Vraiment libre ? (Les neurosciences).
  3. Le paradoxe, c’est que nos choix nous engagent et nous déterminent. Une fois un choix fait, on va avoir tendance à vouloir justifier ce choix et donc s’auto-engager dans la voie tracée par le choix effectué simplement parce que nous n’aimons pas avoir tort. Une fois engagé, il est bien plus difficile de se dégager des choix faits et de leurs conséquences. Sommes-nous alors plus libre parce que nous avons effectué un choix ?
  4. Si Dieu n’existe pas, qui est en droit de décider de manière absolue de ce qui est bien ou mal ? développe un peu plus ce point.
  5. Camus, l’absurde, la révolte et Dieu apporte des réflexions supplémentaires sur la question de l’absurde.
  6. Et donc ne pas nous entretuer pour une histoire de chats.
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9 Comments

  1. The study of theology, as it stands in the Christian churches, is the study of nothing; it is founded on nothing; it rests on no principles; it proceeds by no authority; it has no data; it can demonstrate nothing; and it admits of no conclusion.

    Thomas Paine, The Age of Reason

    • La théologie chrétienne est l’étude de la révélation de Dieu. Elle se fonde sur l’étude du monde et de l’humanité d’une part, sur le récit des actions de Dieu dans l’histoire d’autre part. Ses données sont les cérits bibliques, la riche production littéraire chrétienne depuis 2’000 ans et les millions de vie transformées par l’évangile du Christ.

      • Je suis d’accord, il est absurde de dire que la religion (le christianisme plus particulièrement) ne se base sur rien.

        J’ai déjà écrit sur le sujet il y a quelques années en disant ceci :

        «Il faut également reconnaître que la majorité des religieux croient sur la base de leur expérience personnelle. Un exemple serait de ressentir une présence lors de la prière. Ce fait concret est une donnée empirique qui est partagée par plusieurs milliards d’individus. Accuser ceux-ci de n’avoir aucun élément empirique pour soutenir leurs croyances religieuses serait des plus insensés. Pire encore, cette accusation populaire laisse croire que les non-croyants nient la réalité de l’expérience religieuse, alors que c’est plutôt la confiance élevée en l’interprétation de cette expérience qui est remise en question.

        (…)

        Quelle est donc la véritable relation entre la religion et la science? Les croyances religieuses sont des tentatives d’expliquer certains phénomènes de l’univers à l’aide d’entités surnaturelles. Si le cœur de la science se résume à justifier des croyances avec des méthodes appropriées afin d’en faire des connaissances provisoires, alors la religion ne serait qu’un domaine de connaissances potentiel parmi tous les autres. Plusieurs affirment que ce domaine ne mérite pas le statut de science, car (1) il y a une forte incohérence entre les différents discours religieux et (2) les évidences en faveur des miracles ne seraient pas assez satisfaisantes. Une « science » qui échoue trop souvent et s’accapare tout de même une forme de légitimité devient une pseudoscience; c’est pourquoi Sam Harris croit que la religion est une science qui a échoué .»

  2. Bonjour, voici mes commentaires :

    «suis-je un être déterminé ou libre ?»

    Comment démontrer à 100% que l’être humain est libre, c’est-à-dire qu’il serait non-restreint par d’autres processus. Quels sont ces processus? Certains parlent de libre-arbitre comme étant une liberté envers les processus déterministes, d’autres parlent de liberté envers les processus inconscients (autrement dit, les processus conscients seraient, en partie ou complètement, indépendants des processus inconscients).

    «Le comportement de l’homme n’est le résultat que d’un ensemble de réactions chimiques, l’homme est une machine qui agit selon la manière dont le hasard l’a programmé»

    Le hasard n’est que la mesure de notre ignorance, donc il n’existe pas vraiment en tant qu’entité. L’évolution de nos processus mentaux n’est pas le fruit du hasard, il dépend de plusieurs événements précis dans le temps. Autrement dit, ce ne sont pas tous les événements qui peuvent créer nos modèles mentaux.

    « Le bien, le mal et toute moralité ne sont alors que des illusions, produits de milliers d’années d’évolution aveugle.»

    Illusion est un drôle de mot. Nos émotions et nos perceptions seraient-elles des illusions? Pour nos émotions, je n’en suis pas sûr si le terme s’applique. Pour les perceptions, oui, dans le sens qu’elles ne sont pas ce qu’elles semblent être. Autrement dit, nos perceptions sont une création que notre cerveau fait du monde extérieur (que l’on suppose réel sans preuve aucune).

    «Donc si le pédophile ne fait que suivre sa programmation, qui serions-nous pour le juger ? »

    Tout à fait. De la même manière, il ne sert à rien de juger le “feu” comme étant intrinsèquement mauvais, car il ne fait que suivre les lois universelles. Toutefois, ne pas juger ne veut pas dire que l’on accepte les conséquences du feu (comme les conséquences d’un pédophile).

    «On aboutit à une position où l’individu détermine entièrement le bien et le mal de manière subjective et n’a plus de référence objective.»

    Il ne faut pas oublier que plusieurs formes d’objectivité existent. Le fait que je ressens la douleur en mettant ma main au feu est complètement objectif même si c’est subjectif.

    Aussi, est-il objectif (valide) d’affirmer qu’il pleut en ce moment? Si tu vois la pluie et que je la vois, il est fort probable qu’il pleut et que cela ne soit pas seulement une illusion. Une objectivité parfaite en science est impossible, c’est quasi-toujours une objectivité partielle intrinsèquement relié à notre subjectivité. Qu’une chose ne soit pas 100% objective ne veut absolument pas dire que cela dépend seulement d’opinions arbitraires.

    Par contre, il est possible de dire que la moralité est objective, en ce sens qu’elle existerait en dehors et indépendamment de la subjectivité humaine (je ne crois pas à l’existence d’une moralité indépendante de la subjectivité humaine).

    Il existe une différence entre dire “je valorise la vie” et “la vie a de la valeur”. La même chose vaut pour “le feu m’a fait mal” vs “le feu est méchant”. Dire qu’une chose est intrinsèquement mauvaise ou bonne (le feu, la vie, la pédophilie) peu importe ce qu’en pense l’homme (donc indépendamment de ces émotions), c’est faire une affirmation qui demande une justification. On ne peut pas simplement projeter notre attitude sur les choses et dire que la réalité à la même attitude que nous.

    Si on affirme que l’objectivité de la moralité provient de dieu, la moralité est alors dépendante d’un être subjectif. Autrement dit, la moralité DÉPEND de son existence. Sans ce dieu, est-ce que la violence faites aux femmes sera encore perçu comme immorale? Oui, donc ce dieu n’est pas nécessaire pour avoir une moralité objective (dans le sens de “valide”).

    «Si Dieu n’existe pas, qui est en droit de décider de manière absolue de ce qui est bien ou mal ?»

    Il faut d’abord s’entendre qu’il existe une moralité absolue, ce qui demande des évidences. Par contre,

    « si Gonzague considère bien le fait d’égorger des petits chats car cela le détend, Robert qui considère comme bien le fait de caresser les petits chats car cela le détend n’est guère en mesure de pouvoir lui faire des reproches car ils sont chacun leur référence absolue pour le bien et le mal, mais cela rend le vivre ensemble très compliqué»

    La moralité, c’est de prendre en compte les besoins et les sentiments d’autrui. Il est objectif de dire que les chats seront terrorisés et souffriront (ce qui est un fait), ce qui est mal car on a de l’empathie (l’empathie est également un fait). Socialement, tout le monde sait qu’égorger un chat cause de la souffrance. Causer de la souffrance sans une raison valide est donc profondément injuste, et ce, en fonction de l’universalité de nos sentiments moraux.

    «l’individu peut se détacher plus ou moins du déterminisme des relations qui l’influencent, il a une relative liberté. Le déterminisme n’est alors pas absolu non plus, mais tout de même bien présent.»

    Ces deux phrases n’explique rien, elles affirment sans justification. Les relations sont UN des facteurs qui déterminent nos comportements. D’ailleurs, il est impossible de détacher l’influence sociale de l’ensemble de nos motivations, car justement nos motivations sont toutes socialisées dès l’enfance! Il faut expliciter d’avantage à quoi ressemblerait une chose libre de telles influencent.

    Au final, ce texte n’explique pas grand chose de concret, il affirme sans justification.

    • Juste au niveau de la responsabilité, je considère qu’il y a des actes mauvais et condamnables, cela ne veut pas dire que je condamne ou hait les personnes. Il serait absurde de dire que le feu est mauvais en soi, on peut néanmoins dire qu’il est mauvais que le feu brûle les habitations de toute une population. Je ne dirais pas qu’un pédophile est une plus mauvaise personne qu’une autre, mais je peux dire que son acte d’abuser un enfant est mauvais. Il y a d’ailleurs des gens avec des pulsions pédophiles qui choisissent de ne pas agir en fonction de ces pulsions, et ces gens-là me semblent digne d’admiration plus que de condamnation. Mais c’est justement parce qu’ils reconnaissent l’acte comme vraiment mauvais qu’ils refusent de le commettre, malgré leurs pulsions.

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