Drapeau belge barbouillé, illustrant la douleur après les attentats de Bruxelles.

Peut-on tout faire au nom de Dieu?

Un énième attentat terroriste vient de frapper. Cette fois, c’est la Belgique qui est touchée. On compte les morts, on les pleure. On hésite entre la colère, la haine, la résignation et la détermination. Ce n’est pas le premier, et certainement pas le dernier. Et comme les autres, il a été commis en invoquant Dieu, ou plus précisément Allah. Est-ce donc la foi en Dieu qui permet de telles atrocités ?

«Si Dieu existe, tout est permis»

Dostoïevski faisait dire à un de ses personnages «si Dieu n’existe pas, tout est permis», dans le sens où l’absence de toute autorité morale absolue extérieure à l’homme rendait toutes normes morales relatives et donc transgressable1. À cela, Michel Onfray répond «Parce que Dieu existe, alors tout est permis2». Il y a une logique à cela. Nous avons une certaine idée de normes morales, de principes d’humanité que nous hésiterons à transgresser. Mais s’il y a un Dieu unique, créateur et tout-puissant, son opinion compte infiniment plus que la nôtre. Dieu ayant tout fait, il a de droit une autorité totale sur l’univers entier. De plus, si on croit à sa bonté, on croit que ce qu’il ordonne est bon, même si on ne voit pas en quoi. Il y a donc une cohérence à agir contre les norme courantes, si l’on croit que Dieu le demande. L’idée de Dieu a ainsi de quoi permettre des violations de principes d’humanité élémentaires.
Alors, face au potentiel explosif (avec mauvais jeu de mot) de l’idée de Dieu, faut-il s’en débarrasser une bonne fois pour toute ? Peut-on plutôt canaliser Dieu pour éliminer ce danger ? Quelques remarques et réflexions à ce sujet.

Cela marche aussi sans Dieu

Un premier point est que l’idée de Dieu n’est pas la seule qui puisse faire cet effet là. De grandes idéologies ou des rêves de pouvoir personnel peuvent aussi amener à commettre des atrocités. L’exemple canonique est le communisme stalinien, mais on retrouve déjà une telle tendance à la révolution française, et elle peut se manifester à nouveau : on envisage une société parfaite, un société harmonieuse, un paradis sur terre. On pense savoir comment le monde doit fonctionner, et il ne reste plus qu’à faire advenir cet état des choses. Mais la réalité et l’humanité résistent, des oppositions se font jour. Au nom de la société dont on rêve, on est prêt à bafouer les droits de ceux qui se placent entre nous et elle. La logique «pas de liberté pour les ennemis de la liberté3» entre en jeu, des moyens extrêmes semblent justifiés pour atteindre le but fixé.

Domestiquer Dieu

Une option pour éviter que l’idée de Dieu ne serve à légitimer la violence serait de soumettre les religions à des principes communs, des principes de la république par exemple. Il faut cependant souligner que cette solution revient à placer une construction humaine au dessus de Dieu. Elle peut convenir pour ceux qui sont contents d’avoir un Dieu «de poche», qui répond docilement à leurs besoins. Mais pour ceux qui croient réellement à un Dieu qui existe et agit, c’est une idée peu cohérente. Ils pourront signer une déclaration d’intention s’ils reconnaissent qu’elle est conforme à ce qu’ils savent de la volonté de Dieu, mais refuseront de mettre Dieu dans un carcan imposé par une autorité humaine.
D’autre part, cette manière de limiter Dieu à ce qui convient à la société est une manière de le mettre au service d’un système politique donné ou d’une organisation de la société donnée. Mais ce genre de récupération du religieux est dangereux ; c’est souvent dans ce genre de contexte que l’idée de Dieu va servir à légitimer des intérêts humains, trop humains. Une religion sous contrôle de l’état ne peut que cautionner sa politique, qu’elle soit bonne ou abusive4. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec l’État Islamique, qui justifie sa politique par sa religion.

Ce que l’on a à perdre

J’ai admis en introduction que l’idée d’un Dieu qui dépasse nos normes et conceptions humaine a le potentiel de mener à des actes terribles. Il faut cependant penser au revers de la médaille ; le fait que Dieu nous dépasse a aussi inspiré des femmes et des hommes à des actes de générosité et à des combats qui dépassaient ce qui était raisonnable. Ainsi, William Wilberforce mena un combat de 43 ans pour l’abolition de l’esclavage en Grande-Bretagne sous l’inspiration de sa foi chrétienne, alors que cette mesure s’opposait à tous les intérêts économiques «raisonnables» de son époque. On pourrait lui adjoindre Mère Térésa, l’abbé Pierre, François d’Assise, et des millions de personnes poussées à la générosité et à l’amour du prochain par leur foi en Dieu5. La foi en Dieu peut mener à dépasser les limites humaines; c’est gênant, mais elle peut aussi mener à dépasser les limites posées par notre égoïsme, et il faut y penser à deux fois avant de s’en priver.

Qui est Dieu ?

Si l’idée d’un Dieu qui dépasse l’horizon humain peut inspirer autant le terrorisme que l’amour sacrificiel, comment peut-on trancher ? Tout d’abord, soulignons un fait : tout ce qui se réclame de Dieu ne vient pas nécessairement de lui6. Pierre Gripari exprimait avant Onfray la pensée suivante:

D’ailleurs, si Dieu existe, tout est permis aussi, à la seule condition que l’homme soit assez malin pour se faire ordonner par Dieu ce qu’il a envie de faire. C’est à ça que servent les prophètes7

Un des grands risques est en effet que des hommes fassent dire à Dieu ce qui les arrange. La Bible elle-même est très consciente du danger des «faux prophètes»8. Et si Dieu existe, s’il a une volonté, celle-ci ne correspondra pas toujours à ce qu’on veut lui faire dire. Comment reconnaître alors ce que Dieu veut vraiment ?
Une notion importante pour la foi chrétienne est celle de la fidélité de Dieu. Dieu reste fidèle à ce qu’il a énoncé, il reste fidèle à lui-même. «Si nous sommes infidèles, Lui demeure fidèle, Car il ne peut se renier lui-même9.» Ce que Dieu pourrait révéler dans le temps présent ne le mettra pas en contradiction avec ce qu’il a fait savoir dans le passé. Le sommet de la révélation chrétienne se trouve en Jésus-Christ, Dieu fait homme. Dieu s’est fait connaître en venant comme un homme, en se faisant faible alors qu’il était fort. Il s’est laissé condamner injustement, il n’a pas résisté à ceux qui le maltraitaient, mais il a prié pour le pardon de ses bourreaux. Pour un chrétien, c’est face à cet étalon-là qu’il faudra évaluer les prétentions de tous les prophètes qui pourraient se présenter. Ceux qui penseront savoir ce que Dieu veut devront confronter leur prétentions à l’enseignement et à l’exemple de Jésus.

Je donne là une réponse chrétienne. Pour d’autres religions, cela dépendra de leur image de Dieu ou de la réalité. Chacune aura son propre cadre et sa propre image de Dieu. Ces images de Dieu ne sont pas identiques et pas indifférentes; elles ont des conséquences, et si Dieu est réel elles correspondront plus ou moins bien à qui il est. Je ne cache pas la conviction que Jésus est l’expression parfaite de l’identité de Dieu, et que c’est à son écoute que nous aurons une perception juste et bonne de ce que Dieu veut.

Jean-René Moret, mars 2016


Voir aussi l’article « Que peut-on apprendre de l’État Islamique ?« .

  1. Je ne vais pas discuter cette idée en détail ici, mais voir dans ce sens Si Dieu n’existe pas, qui est en droit de décider de manière absolue de ce qui est bien ou mal ? et Camus, l’absurde, la révolte et Dieu.
  2. Voir cet extrait de Michel Onfray, Traité d’athéologie, Grasset & Fasquelle, 2005.
  3. Citation attribuée à Antoine de Saint-Just ; par exemple ici. Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard, 1972 donne par ailleurs de très bonnes réflexions sur le caractère meurtrier des révolutions, qu’elles soient française ou communiste.
  4. En un sens, c’est précisément une situation de collusion entre l’état et la religion, en l’occurrence chrétienne, qui a mené à certaines légitimations de la colonisation, ou aux croisades. Mais ceci est un autre sujet.
  5. En disant cela, je ne nie pas que l’engagement total et la générosité puissent exister sans foi en Dieu. Par contre, ils reposeront nécessairement sur une forme d’idéal, qui aura beaucoup des avantages mais aussi des dangers d’une foi religieuse. On n’évite absolument ces dangers qu’en niant tout idéal, pour arriver à un cynisme blasé.
  6. Voir aussi la question de l’hypocrisie, bien développée dans l’article Si Dieu est si bon, pourquoi les chrétiens sont-ils si mauvais?:
  7. Pierre Gripari, Nouvelles critiques, L’Age d’Homme, 1987, p. 103.
  8. La première annonce biblique de l’existence de prophètes envisage déjà le cas de prophètes qui parlent selon leur propre volonté (Deutéronome 18.14-22). Les prophètes de la Bible s’insurgent abondamment contre des faux prophètes, par exemple ici. Jésus avertit ses disciples que de nombreux faux prophètes viendront après son départ (Évangile selon Matthieu, chapitre 24, versets 11 et 24).
  9. 2e lettre de Paul à Timothée, chapitre 2, verset 13.
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