Le problème du sens critique et de la foi: la théière volante

Dieu ou une théière volante, quelle différence ? Aucune selon certains. En effet, les deux seraient acceptées sans raison, sans réflexion. Que ce soit Le Monstre volant en spaghetti – qui a sa propre religion – ou encore la Licorne rose invisible, et même pour les plus courageux le Dieu de la religion chrétienne, vous pouvez tout accepter du moment que vous débranchez votre cerveau. Au revoir cellules grises ; adieu sens critique ! Théière volante, accueille-moi dans ton royaume !

L’analogie de la théière

La comparaison entre la foi chrétienne et une théière volante vous semblera peut-être un peu osée. Pour tout dire, elle n’est pas de moi. Pas plus que l’idée d’un Monstre volant en spaghetti ou d’une Licorne rose invisible. C’est le grand philosophe anglais Bertrand Russell qui a le premier utilisé cette image dans un article non publié :

« Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. »[1]

Bien sûr, l’exemple de Russell illustrait sa conviction que la généralisation d’une croyance ne signifie pas nécessairement que celle-ci soit raisonnable. Dans un certain sens, donc, l’illustration de Russell met en évidence le problème de la « charge de la preuve ». C’est à celui qui croit en cette théière volante de démontrer son existence. Et il est maintenant quasi accepté que la charge de la preuve est de la responsabilité des chrétiens.

 

La foi contre le sens critique

Mais cet exemple de Russell ne concerne pas que la « charge de la preuve ». En effet, la conclusion de l’article de Russell montre que l’existence de la théière volante est analogique à l’existence de Dieu. Russell conclut ainsi qu’il n’y a aucune raison de croire les dogmes de la foi chrétienne. En d’autres termes, croire en Dieu est irrationnel. C’est une capitulation du sens critique.

Qu’est-ce que le sens critique ?

Mais qu’est-ce que ce sens critique qui serait annihilé par la foi en Dieu ? En quelques mots, c’est un processus de remise en question qui nous conduit à toujours réexaminer ce que nous savons, ou pensons savoir : « La pensée critique est une pensée raisonnable et réfléchie axée sur décider ce qu’il faut croire ou faire. »[2]

L’esprit critique utilise tous les instruments possibles pour déterminer ce qui est vrai, possible, ou complètement farfelu. Les raisonnements fallacieux sont dénoncés, les présupposés mis à nu. L’« esprit critique » accorde ainsi une part importante à la rationalité humaine, mais il n’ignore pas les autres dimensions humaines, comme l’imagination, nécessaire en science. Parmi les éléments que suppose l’esprit critique nous pouvons compter divers critères, tous présents dans la pensée chrétienne :

 

 

  • Analyser des arguments, développer une logique (déduction, induction, etc.). L’apôtre Paul développe une argumentation particulièrement poussée dans les premiers chapitres de sa lettre aux Romains (par exemple en Rm 3-5). Jésus utilise l’argument a fortiori en Jean 7.21-24, ou une inférence de type modus ponens en Luc 7.19-22.

 

  • Clarifier des arguments par le questionnement et la précision. C’est ce que font constamment les disciples de Jésus en lui posant des questions de clarification. Jésus répond rarement de façon précise aux questions de ses disciples !

 

  • Juger de la crédibilité d’une source. Jésus fait précisément cela lorsqu’il utilise les premiers livres de l’Ancien Testament (le Pentateuque) pour répondre au groupe religieux des Sadducéens en Luc 20.27-38. Les Sadducéens ne reconnaissant comme source d’autorité que le Pentateuque, Jésus a jugé que la crédibilité de ces livres pour les Sadducéens en faisait un point d’appui rhétorique particulièrement efficace.

 

  • Utiliser des moyens rhétoriques appropriés afin de répondre aux erreurs de logique. L’apôtre Paul, par exemple, répond à un argument du type « homme de paille » qui construit une pensée que Paul lui-même n’a jamais entretenue : « Que dirons-nous donc ? Demeurerions-nous dans le péché, afin que la grâce abonde ? Certainement pas ! » (Romains 6.1-2)

Le sens critique mis en action

Si c’est bien cela le sens critique, croire en ce Dieu de la Bible ne suppose certainement pas son abandon. Les pages de la Bible sont remplies d’hommes et de femmes qui utilisent leur sens critique et qui, d’ailleurs, doutent de Dieu à cause de cela. Prenons un premier exemple. Après la résurrection de Christ, les premiers croyants ont douté de la factualité de ce miracle. Nous lisons dans l’Evangile de Luc que lorsque la résurrection leur est annoncée, « ces paroles leur parurent [aux autres croyants] une niaiserie et ils ne crurent pas les femmes » (Luc 24.11). Bien sûr ! Ils utilisèrent leur sens critique qui, jusqu’à preuve du contraire, leur disait qu’elles avaient rêvé. Au mieux !

Deuxième exemple. Lors d’une traversée de nuit en bateau sur le lac de Galilée, les disciples voient soudainement Jésus s’avancer vers eux, marchant sur les eaux. Quelle est leur première réaction ? Ils s’écrient : « C’est un fantôme ! » (Matthieu 14.26) Ils ne crient pas « Trop fort Jésus, tu peux même marcher sur l’eau ! » Non. Leur sens critique, ou même plus fondamentalement leur « bon sens », leur disait que marcher sur l’eau est impossible.

La foi chrétienne, parce qu’elle affirme que Dieu nous a créé comme êtres doués de raison, exige que nous utilisions celle-ci. La foi chrétienne exige par exemple que nous répondions à la grande question, celle de l’existence et de l’origine. Elle ne se satisfait pas d’une ignorance sur ces questions.

 

Les fondements du sens critique

Mais j’irai plus loin encore. Le sens critique n’est pas arbitraire. Il est toujours lui-même fondé sur quelque chose. Le problème du « sens critique », tel qu’il est utilisé par Richard Dawkins, ou par Bertrand Russell, c’est qu’il exclut a priori certaines choses. Le problème de leur sens critique, ce n’est pas qu’ils rejettent le Dieu de la foi chrétienne. Le problème c’est que tous deux prédéterminent que le sens critique est opposé à la foi chrétienne. Ils ne démontrent pas cela, mais se contentent de l’affirmer. Et en faisant cela, Dawkins par exemple, abandonne le principe même qu’il souhaite utiliser. Pourquoi ? Parce que notre sens critique est toujours informé par ce que nous pensons pouvoir exister.

L’erreur de Russell c’est qu’il présuppose qu’une théière volante est comparable à un Dieu créateur. Par cette simple comparaison, Russell abandonne son sens critique en comparant des choses techniquement non comparables. Pourquoi ces deux choses ne sont pas comparables ? Parce que, par exemple, « être invisible » fait partie des attributs de Dieu, alors que « être en orbite entre la terre et Mars » ne fait pas partie des attributs d’une théière[3]. Cette erreur s’apparente à une erreur de logique, une erreur de comparaison.

Comment expliquer qu’un aussi grand philosophe que Russell ait pu commettre une telle erreur de logique ? À mon sens nous touchons là à quelque chose d’essentiel. Si Russell, ou de nombreux auteurs du Nouvel Athéisme, a pu faire une analogie implicite entre la théière volante et le Dieu de la Bible, c’est parce qu’il présuppose que, tout comme la théière volante, l’existence du Dieu de la Bible est impossible. En fait, Russell, dévoile ici un point de départ non critiqué : Dieu ne peut pas exister. Pourquoi ? Parce que Russell utilise son sens critique sur la base d’une autorité préalable, celle de son matérialisme. C’est ce dernier qui dirige et informe son sens critique.

Vous allez peut-être alors me demander si ceci n’est pas valable pour chacun d’entre nous. Et dans un certain sens, vous auriez raison, parce que nous fonctionnons tous de la même manière. Notre sens critique est toujours fondé sur quelque chose de plus fondamental qui l’explique et lui donne sens. Mais quoi ? Le matérialisme d’un Dawkins ne peut expliquer l’émergence et l’intégrité de l’esprit critique.

Quelle est donc l’autorité qui sert de fondement à votre sens critique ? La foi chrétienne présente cette autorité comme devant être le Dieu révélé dans la Bible, Dieu qui est au fondement de toutes choses, y compris de notre rationalité. Une telle lecture nous conduit à fonder le sens critique dans la rationalité humaine créée par le Dieu de la Bible. En ce sens, la foi chrétienne ne suppose pas l’abandon de notre sens critique. Elle le suppose au contraire. Je dirai même que seule la foi chrétienne préserve notre sens critique en dévoilant les présupposés erronés que nous pouvons avoir sur Dieu, le monde, et nous-mêmes. Découvrez ce sens critique biblique et « goûtez et voyez que l’Eternel est bon ! » (Paumes 34.8).

 

 

Yannick Imbert, Septembre 2017

[1]     Bertrand Russell, « Is There a God ? », 1952, non publié, Campaign for Philosophical Freedom, en ligne, http://www.cfpf.org.uk, consulté le 3 février 2017. On retrouve l’exemple du Monstre volant en spaghetti chez Dawkins dans ses ouvrages Pour en finir avec Dieu et A Devil’s Chaplain.

[2]     Robert H. Ennis, « The Nature of Critical Thinking: An Outline of Critical Thinking Dispositions and Abilities », University of Illinois, en ligne, http://faculty.education.illinois.edu, consulté le 24 août 2017.

[3]     La relation entre la charge de la preuve, à travers l’exemple du monstre en spaghetti, volant, et la question métaphysique est évoquée par William Lane Craig dans « God and the Flying Spaghetti Monster », Reasonable Faith, en ligne, http://www.reasonablefaith.org/god-and-the-flying-spaghetti-monster, consulté le 24 août 2017.

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