La foi chrétienne, une béquille pour les faibles ?

 

  1. Vivre en chrétien est un acte de résistance.

Beaucoup voient la religion comme une béquille les faibles, et le christianisme comme un opium du peuple. Si c’est ce que tu penses, tu suis le même chemin que Friedrich Nietzsche. Ce philosophe, fils et petit-fils de pasteur luthérien, rejeta le christianisme alors qu’il était étudiant. Aussi à sa propre question : « Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’aucun vice? », il a osé répondre : « la compassion active pour tous les ratés et les faibles — le christianisme »(1). Il a rejeté « la conception chrétienne de Dieu — Dieu conçu en tant que Dieu des malades »(2), car pour lui, elle a évacué tout ce qui relève de la force, de l’audace, de la domination et de la fierté(3). Il ajoute que Jésus comme « Dieu mis en croix »(4) est méprisable et avec lui toute la chrétienté. « Le christianisme a été le plus grand malheur que l’humanité ait connu jusqu’à présent. »(5)

Il n’est pas difficile de mettre le doigt sur ce qui provoque tant de violence chez Nietzsche. Dans son livre L’Antéchrist(6), il définit ce qui est bon comme « tout ce qui exalte en l’homme le sentiment et la volonté de puissance », et ce qui est « mauvais » comme « tout ce qui vient de la faiblesse »(7). Aussi, le modèle du petit enfant, dont Jésus fait l’éloge, est bien loin de l’idéal du surhomme nietzschéen. Pour lui, christianisme rime donc avec haine de la vie.

Et toi, adhères-tu à la compréhension de la vie de Nietzsche : la volonté de puissance, une affirmation guerrière de soi ? Pour toi, qu’est-ce que la faiblesse ? Et la vraie force, c’est quoi ?

Certains voient dans la foi chrétienne une béquille pour les faibles, et pourtant… Jésus a dénoncé l’attitude hypocrite des religieux bien-pensants de son époque, eux qui passaient leur temps à se comparer aux autres et à rechercher l’approbation des hommes (Luc 12.1). Pour cela, il en a fallu du cran ! Il en a fallu de la force ! Suivre Jésus, pour ses premiers disciples, signifiait payer le prix fort. Celui d’une opposition qui allait bien souvent jusqu’à la mise à mort. Dans notre monde qui valorise la pensée unique, la vraie force, la vraie vitalité, n’est-ce pas la force de résister ?

Parfois, notre fond humain pense : “heureux ceux qui se font justice à eux-mêmes, et qui vivent en sécurité”. Mais l’histoire nous enseigne la leçon suivante : Prendre position pour la justice implique souvent d’être persécuté ou d’être mis à mort injustement. On peut penser aux résistants lors de la seconde guerre mondiale, à Gandhi et à Martin Luther King, qui, dans leurs luttes non-violentes pour la paix et la liberté, payèrent de leurs personnes jusqu’à être emprisonnés et même tués.

Jésus dit heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice. C’est ce que les premiers chrétiens ont effectivement vécu. En effet, ils ont préféré être égorgés ou jetés aux fauves plutôt que de renier leur foi. Aujourd’hui encore, il en faut, du courage, pour avoir la foi au milieu d’un monde profondément athée. Aujourd’hui encore, c’est un acte de résistance.

Alors, être chrétien dans un monde athée et anti-chrétien, force ou faiblesse ?

  1. Vivre en chrétien, c’est avoir la force de nager à contre-courant.

Probablement que nul plus que Nietzsche n’a haï le Sermon sur la montagne. En effet, Nietzsche, en bon chantre de la volonté de puissance, exaltait une forme d’affirmation guerrière du soi, aux antipodes de Jésus. Et pourtant, les béatitudes(8) affirment, elles aussi, une forme de vitalité, mais toute autre. En les lisant avec attention, on découvre que pour suivre l’exemple de Jésus, il en faut, du cran ! Il en faut de la force ! 

Notre monde moderne a pour traits de caractère l’hédonisme, le matérialisme, la quête effrénée du bien-être, du plaisir, de l’épanouissement de soi, et de la réussite personnelle. Et bien souvent cette recherche de soi dépasse toute mesure. Elle se fait au détriment de l’autre, et de tout sens de l’intégrité. Mais la vraie force de caractère, n’est-ce pas de nager à contre-courant, au mépris de tout rejet et de toute moquerie ?

Notre société dit heureux les riches, les sans-souci, et ceux qui obtiennent facilement et rapidement l’objet de leurs désirs. La tyrannie du bien-être nous empêche d’accepter que la réalisation de nos désirs soit différée.

Mais Jésus prend le contrepied des valeurs mondaines. Il dit heureux les pauvres, et ceux qui ont faim et soif, c’est-à-dire ceux qui, intérieurement, savent s’accepter tels qu’ils sont, réfréner leurs désirs, accepter leur vulnérabilité, et cultiver leur disponibilité.

Il me semble qu’il faut une certaine force pour arriver à ne pas céder à tous ses appétits, instincts et attirances du moment. Mais c’est à ce prix que l’on pourra cultiver, sainement, une certaine “sobriété heureuse”, et ainsi se rendre vulnérable et disponible. On développera alors une véritable vie intérieure, et on deviendra accessible à l’autre, au moment présent, et à Dieu, dans une pleine présence au monde.

La maîtrise de soi, n’est-ce pas là la vraie force ?

Notre société dit heureux ceux qui s’occupent de leurs propres affaires et arrivent à leurs fins, peu importent les moyens, ceux qui s’imposent, les forts et les effrontés.

Jésus, lui, au contraire, dit heureux les doux, ceux qui renoncent à leur propre égoïsme pour le bien de l’autre. Il est plus facile, me semble-t-il, d’écraser l’autre, que de se faire violence pour faire attention à lui, et vivre de façon intègre, en restant fidèle à un certain sens de la justice. Mais lorsque nous aidons, écoutons l’autre, et portons une part de son fardeau, nous rendons le monde un peu plus humain, un peu plus juste.

Savoir s’oublier soi-même, n’est-ce pas là la vraie force ?

Dans son Sermon sur la montagne, Jésus lance un défi majeur aux détracteurs du christianisme, et il attend de la part de ceux qui le suivent, qu’ils adoptent son système de valeurs : un renversement radical des valeurs humaines.

Alors, dis-moi, à quelle force aspires-tu ? A l’affirmation guerrière de soi ou à la maîtrise de soi ? A l’affirmation égoïste du soi ou à une forme de liberté dans l’oubli de soi ?

Toi qui me lis, je t’invite à te pencher un peu sur ton système de valeurs, et à les confronter avec les paroles de Jésus, Bon Vivant, mangeur et buveur, révolutionnaire de l’amour, et instigateur d’une véritable contre-culture. Et cela, même si ses paroles semblent aller à rebours du bon sens. Tu entreras alors sur un nouveau chemin, celui du lâcher prise de la foi, celui de l’éveil à un Dieu personnel qui agit puissamment dans le cœur de celui qui le cherche.

Alors, la foi chrétienne, béquille pour les faibles, ou contre-culture révolutionnaire ?

 

Aurélien Bloch, 2021

________________________

Notes

  1. Nietzsche, L’Antéchrist. Imprécation contre le christianisme, dans L’Antéchrist suivi de Ecce Homo, trad. Jean-Claude Hémery, Folio essais, Paris, Gallimard, 1990 [trad. 1974].
  2.  Ibid., $ 18, p. 29.
  3.  Ibid., $ 17, p. 28.
  4.  Ibid., $ 51, p. 70.
  5. Ibid.
  6. Ibid.
  7.  Ibid., $ 2, p. 16.
  8. Voici les Béatitudes, qui ouvrent le Sermon sur la montagne : (Matthieu 5.3-10)
    3 Heureux ceux qui se reconnaissent spirituellement pauvres, car le royaume des cieux leur appartient.4 Heureux ceux qui pleurent, car Dieu les consolera.5 Heureux ceux qui sont doux, car Dieu leur donnera la terre en héritage.6 Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés.7 Heureux ceux qui témoignent de la bonté, car Dieu sera bon pour eux.8 Heureux ceux dont le cœur est pur, car ils verront Dieu.9 Heureux ceux qui répandent autour d’eux la paix, car Dieu les reconnaîtra pour ses fils.10 Heureux ceux qui sont opprimés pour la justice, car le royaume des cieux leur appartient.
Share
Posted in Articles and tagged .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *