La loi de Jésus et l’amour du prochain

Dans notre société, on admire, on adore et on adule ceux qui réussissent dans la vie. On rend un culte à la compétence et à la performance. Et cette logique de compétition s’impose partout, du bureau à la chambre à coucher, de nos relations professionnelles à nos relations amoureuses. Et pourtant… L’essentiel est invisible pour les yeux. Aussi avons-nous tous le sentiment que se trouve en nous, dans notre humanité et dans notre personnalité, une beauté, une dignité, un mystère particuliers qui méritent d’être découverts et appréciés pour ce qu’ils sont. Nous avons tous, au plus profond de nous-mêmes, le désir d’être aimé pour ce que nous sommes, et non en vertu de nos performances et compétences. Mais comment faire pour trouver un tel amour ? L’amour inconditionnel existe-t-il ?

  1. Les pharisiens et leur amour sélectif :

L’Evangile nous rapporte une rencontre de Jésus avec un spécialiste de la loi religieuse qui veut le tester, et lui dit : « Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ». Jésus lui répond alors : « Qu’est-il écrit dans la loi, qu’y lis-tu » ? Et le spécialiste de la loi, de lui répondre : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, (…) et ton prochain comme toi-même ». Jésus lui répond alors : « Tu as bien répondu ; fais cela, et tu vivras ». L’homme pose alors une autre question : « Qui est mon prochain » ?[1]

Et là, pour bien comprendre cette question piège du spécialiste de la Loi, une petite précision historique est nécessaire. A l’époque de Jésus, la secte religieuse des pharisiens avaient déformé le commandement donné par Moïse : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », en réduisant sa portée par un raisonnement très humain : « Tout humain n’est pas mon prochain ». Avec le temps, les pharisiens – ces légalistes de l’époque de Jésus – s’étaient enorgueillis d’être supérieurs en sainteté et en pureté au reste du peuple, et bien sûr, aux étrangers idolâtres, les païens. S’ils sont « le parti du peuple, issus du peuple, les pharisiens se veulent séparés de lui (c’est là, vraisemblablement, le sens de leur nom)[2] : ils le trouvent trop ignare de la Loi et surtout impur, car il ne respecte pas suffisamment la Loi de sainteté, expression même de la volonté de Dieu »[3]. Voilà pourquoi ces religieux se sont permis des paroles méprisantes telles : « cette foule qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits ! »[4]. Voilà donc le raisonnement des pharisiens : « Les païens, ces étrangers impurs qui vivent dans le mal et ne connaissent pas la Loi de Moïse, ce ne sont pas mes prochains. Et ces gens du petit peuple, qui ne pratiquent pas la Loi, ce sont des maudits. Nous, nous sommes les purs ! ».

Haine de l’étranger et mépris du petit peuple… Quel portrait charmant ! Mais nous, ne sommes-nous pas pareils, des fois ? Ne nous arrive-t-il pas de nous tenir à nous-mêmes ce raisonnement : « Si l’étranger, ou mon ennemi, est désagréable avec moi, j’ai le droit de lui rendre la pareille, ou de le tenir à distance » ? Voilà ce que crie notre nature humaine, qui aime à se venger, à rejeter celui qui est difficile à aimer, et à être indifférent à sa souffrance. D’ailleurs, le monde autour de nous nous pousse, nous aussi, à haïr, à mépriser, et à avoir peur de celui qui est différent. Pour certains candidats à la récente élection présidentielle d’avril 2022, l’autre à rejeter, c’est le non-vacciné, l’étranger non-européen, le travailleur fainéant, etc. En fait, le véritable problème, c’est que notre amour humain est faible, sélectif, limité, et qu’il nous pousse à choisir de nous-mêmes qui est notre prochain.

Dans le Hadith, Mohammed, le prophète de l’Islam, affirme : « Aucun d’entre vous ne croit vraiment tant qu’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même »[5]. Moïse affirme, lui aussi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Mais selon Jésus, à qui le spécialiste de la Loi pose des questions pièges, qui est mon prochain ? Ai-je vraiment le droit de choisir ? Voici sa réponse.

  1. L’amour sélectif dans le collimateur de Jésus :

Jésus répond en racontant une histoire bien connue : la parabole du bon samaritain. A l’époque de Jésus, les juifs étaient racistes anti-samaritains, car ceux-ci adoraient Dieu sur une autre montagne : le mont Garizim[6]. Selon le théologien Richard T. France, « Les deux communautés se vouaient une haine tenace, une de ces haines que l’on réserve, par nécessité d’affirmer notre différence, à ceux qui nous sont presque semblables. “Les Juifs nous dit Jean, n’ont pas de relation avec les Samaritains”[7]. Quand Jésus était enfant, lors d’une Pâque, des Samaritains avaient profané le temple de Jérusalem en y éparpillant des ossements humains[8]. Les pèlerins juifs qui se rendaient de la Galilée à Jérusalem craignaient d’être maltraités en Samarie, aussi préféraient-ils souvent faire un long détour par les territoires païens situés à l’est du Jourdain pour gagner Jérusalem. » [9],[10]

Voici la parabole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s’en allèrent en le laissant à demi-mort. Par hasard, un sacrificateur descendait par le même chemin ; il vit cet homme et passa outre. Un Lévite arriva de même à cet endroit ; il le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, arriva près de lui, le vit et en eut compassion. Il s’approcha et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le plaça sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux deniers, les donna à l’hôtelier et dit : Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le paierai moi-même à mon retour.»[11]

Puis Jésus demande au spécialiste de la loi : « À ton avis, lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de l’homme attaqué par les brigands ? »[12]. Le spécialiste de la loi, dépité ou ayant peur d’être souillé en prononçant le mot – samaritain –, n’ose même pas nommer de ses lèvres l’origine du bienfaiteur. Il répond alors à Jésus : « C’est celui qui a été bon pour lui ». Alors Jésus lui dit : « Va et toi aussi, fais de même. »[13].

Qui est donc mon prochain ? Celui que je dois aimer comme moi-même ? Jésus ne répond pas directement à la question. Mais il dit : “Ne cherche pas qui est ton prochain, mais soit le prochain de l’autre. Soit le prochain de celui que tu rejettes, de celui que tu méprises, de celui qui t’es difficile à aimer.” Mais Jésus ne se contente pas de suggérer un tel amour aux hommes de son époque. Il en montre également le chemin.

  1. Jésus aime le méprisé, celui qui n’est pas aimable.

Jésus a passé sa vie à aimer et à honorer ceux que l’on méprisait, et à renverser les valeurs de la société. Il touchait et guérissait les lépreux impurs[14], mangeait avec les collecteurs d’impôt malhonnêtes et les prostituées[15], et il parlait même… avec une femme samaritaine[16].

« Ne fais pas à l’autre ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » ; « Si quelqu’un te fais du bien, rend lui la pareille »… Jésus va bien plus loin que cette morale universelle de la réciprocité, quand il dit : « Vous avez appris qu’on a dit : “Tu dois aimer ton prochain et détester ton ennemi.” Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis. Priez pour ceux qui vous font souffrir. Alors vous serez vraiment les enfants de votre Père qui est dans les cieux. En effet, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. Il fait tomber la pluie sur ceux qui se conduisent bien et sur ceux qui se conduisent mal. Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, quelle récompense Dieu va vous donner ? Et si vous saluez seulement vos frères et vos sœurs, qu’est-ce que vous faites d’extraordinaire ? Même les gens qui ne connaissent pas Dieu font la même chose que vous ! Soyez donc parfaits, comme votre Père dans les cieux est parfait ! »[17]

Mais une telle perfection est-elle atteignable pour un être humain ? Elle nous semble totalement inaccessible. Cependant, devant l’horreur de la puissance du mal, un constat s’impose : Pour vaincre le mal, une puissance supérieure est nécessaire. La puissance du mal a conduit à la mise à mort de millions de juifs lors de la Shoah, et elle amène – encore aujourd’hui – les grands de ce monde à dominer sur les plus faibles pour leur malheur, en les écrasant[18]. Elle pousse l’homme dans le cercle vicieux de l’indifférence au malheur des autres et de la vengeance sans fin. La loi de réparation qu’on appelle loi du talion dit : « pour un œil arraché, arrache un œil, œil pour œil et dent pour dent »[19]. Cette loi avait un but louable : éviter la vengeance sans fin et instaurer des peines équilibrées dans un monde dominé par la violence de la vendetta et de la vengeance privée. Mais elle nous révèle la condition dramatique d’une humanité constamment soumise à la fatalité de la vengeance, fût-elle publique et limitée dans son intensité.

Il y a, cependant, un espoir. Il existe une puissance supérieure, victorieuse sur le mal. Cette puissance se trouve en Jésus. Jésus a lui-même appliqué, jusqu’au bout, son commandement d’aimer ses ennemis, puisque, innocent, il a fini traité comme un coupable, alors qu’il priait pour ceux qui l’injuriaient, lui crachaient dessus, et le mettaient à mort. Et voici sa prière : « Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » ![20]

Voilà ce qu’affirme l’apôtre Jean : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. Quiconque hait son frère est un meurtrier, et vous savez qu’aucun meurtrier n’a la vie éternelle demeurant en lui. Nous avons connu l’amour – Jésus [21]–, en ce qu’il a donné sa vie pour nous ; nous aussi, nous devons donner notre vie pour les frères »[22].

L’exemple ultime de l’Amour, selon la Bible, nous pouvons le trouver en regardant l’épisode de la mort de Jésus sur une croix. C’est là que Jésus a manifesté son amour envers tous les hommes. Voilà ce qu’en dit l’apôtre Paul : « Alors que nous étions… ennemis de Dieu, pas aimables, sans force, Christ est mort pour nous. »[23]

Conclusion :

Notre amour humain est faible, sélectif, limité, et il nous pousse à choisir nous-mêmes qui est notre prochain. Mais l’Amour de Dieu pour nous est inconditionnel et illimité. Veux-tu aimer ton prochain, même celui qui est difficile à aimer ? C’est possible, mais pour cela, il te faut une transfusion de vie. Ce que Jésus te dit, c’est que la puissance qui surmonte le mal par le bien, c’est lui qui l’a, et c’est lui qui peut te la donner. Alors que nous étions encore ses ennemis, sans force, pas aimables, Jésus a donné sa vie par amour pour nous. Jésus a donné sa vie par amour pour toi. Veux-tu de cet amour ?

 

Aurélien Bloch, 2022

Pour découvrir les autres articles de cette série :

Jésus et la règle d’or : https://www.foienquestions.eu/?p=3393
Règle d’or et Loi du Christ : Jésus et l’amour en action : https://www.foienquestions.eu/?p=3393

 

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Notes :

  1. La Bible, Évangile selon Luc, chapitre 10 versets 25-29
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pharisiens#%C3%89tymologie
  3.  Saulnier Christiane et Rolland Bernard, « La Palestine au temps de Jésus », Cahiers Evangile 27, 1979, p53-54
  4.  La Bible, Évangile selon Jean, chapitre 9 verset 49
  5.  Hadîth 13 de al-Nawawi, la foi parfaite – Mahomet (570 – 632)http://islammedia.free.fr/Pages/hadiths_nawawi.html
  6.  La Bible, Évangile selon Jean, chapitre 4 versets 20-21
  7.  La Bible, Évangile selon Jean, chapitre 4 verset 9
  8.  Josèphe ANT. XVIII. 2.2 (29-30).
  9.  France Richard, Un portrait de Jésus le Christ, Mulhouse, Grâce et Vérité, 1988, p79.
  10. C’est une haine centenaire qui opposait ces deux groupes. En effet, les samaritains ont voulu empêcher la reconstruction du temple à l’époque de Néhémie (445 av JC), et les juifs ont détruit le temple samaritain sous Jean Hyrcan en -108.
  11.  La Bible, Évangile selon Luc, chapitre 10 versets 30-35
  12.  La Bible, Évangile selon Luc, chapitre 10 versets 36
  13.  La Bible, Évangile selon Luc, chapitre 10 versets 37
  14.  La Bible, Évangile selon Matthieu, chapitre 8 versets 2-3
  15.  La Bible, Évangile selon Matthieu, chapitre 9 versets 10
  16.  La Bible, Évangile selon Jean, chapitre 4 versets 9, 27
  17.  La Bible, Évangile selon Matthieu, chapitre 5 versets 43-48
  18.  La Bible, Évangile selon Matthieu, chapitre 20 versets 25-26
  19.  La Bible, Évangile selon Matthieu, chapitre 5 verset 38 et suivants
  20.  La Bible, Évangile selon Luc, chapitre 23 verset 34
  21.  NDR : note de l’auteur de l’article
  22.  La Bible, Première lettre de l’apôtre Jean, chapitre 3 versets 14-16
  23.  La Bible, Lettre de Paul aux chrétiens de Rome, chapitre 5 versets 10, 8, 6
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