Pourquoi un Dieu bon enverrait-il quelqu’un en enfer?

La question de l’enfer est problématique pour beaucoup de gens. Selon la Bible, il existe un lieu (ou un état) de souffrance éternelle, qui serait un lieu de châtiment pour les mauvaises actions et la révolte contre Dieu1. Un de nos premiers problèmes avec cette idée est qu’elle nous semble difficilement compatible avec la bonté de Dieu. On se dit que si Dieu est bon, il devrait excuser ou pardonner les fautes. S’il aime ses créatures, comment pourrait-il en laisser même une seule souffrir éternellement ?

J’aimerais commencer par souligner que ce type d’objections part d’une vision de la bonté qui se centre sur la notion de pardon et d’effacement de la faute. À mon avis, c’est une vision très influencée par la notion chrétienne de la grâce, peut-être cependant sous une forme un peu modifiée. J’aimerais dans cet article en faire abstraction pour un moment. Oublions quelques instants l’idée du pardon gratuit et de la grâce. Quelles raisons un Dieu bon aurait-il de permettre ou de créer une situation telle que l’enfer ? Dans un second article, je reviendrai sur la question sous un angle plus spécifiquement chrétien : pourquoi le Dieu de Jésus-Christ enverrait-il quelqu’un en enfer ?

Une idée peu originale

Tout d’abord, j’aimerais souligner que l’idée de l’enfer n’est pas une idée très originale. La plupart des civilisations anciennes concevaient que la vie vécue sur terre avait une conséquence au-delà de la mort physique.

Chez les égyptiens, après la mort, l’âme était pesée face à une plume qui symbolisait la justice. Si une âme était plus lourde que la plume, donc trop chargée de péché, elle était livrée en pâture au monstre Ammout, pour que cesse son existence.

Les grecs et les romains avaient au sein de l’Hadès aussi bien des Champs Élysées pour la récompense des justes qu’un Tartare pour le châtiment des criminels.

Dans l’hindouisme et le bouddhisme, qui croient à la transmigration des âmes (aussi appelée réincarnation), les actions bonnes ou mauvaises influencent la situation de l’âme dans les prochaines vies.

Ces conceptions ne sont bien sûr pas identiques à l’idée d’enfer dans la théologie chrétienne. Mais pour tous ces systèmes, l’idée d’une conséquence post-mortem pour les fautes de cette vie s’intègre à l’ordre du monde. Cela ne cause pas de scandale particulier. Ces conceptions ne sont pas toutes théistes ni monothéistes, mais face au mal que les hommes commettent, il semble juste qu’il y ait une rétribution.

Justice sera-t-elle faite ?

Arrêtons-nous un instant, et demandons-nous de même si une immortalité libre et heureuse de tous les hommes nous semble vraiment souhaitable. Voulons-nous que les malfaiteurs, les violeurs, les génocidaires vivent éternellement tels qu’ils étaient sur terre ? Nous sommes choqués lorsque des partisans de Daesh réduisent en esclavage, violent et tuent, tout en se félicitant d’aller au Paradis. Mais si tous vont au Paradis, si l’enfer n’est pas, si Dieu pardonne tout le monde, ces gens ont raison !

Prenons maintenant l’idée d’un Dieu bon. Pas juste d’un Dieu gentil, mais d’un Dieu qui se passionne pour la justice et la vérité. Un Dieu qui est la source de tout amour du bien et de toute indignation face au mal. Un Dieu en qui il n’y a pas de zone d’ombre. Que fera-t-il de ceux qui ont préféré le mensonge à la vérité, de ceux qui ont massacré sa création, de ceux qui ont trompé les autres, qui ont trahi et opprimé ? Que fera-t-il de ceux qui, apercevant dans quelle direction se trouvait le bien, se sont retournés pour aller dans la direction opposée ?

Il leur ôtera leur moyen d’agir et les bannira loin de lui. Il leur fera prendre conscience de la gravité de leurs actes et les confrontera au remords. C’est là ce que représente l’enfer : une éternité loin du Dieu bon, où l’homme reçoit la juste conséquence de ses actes2.

Pourquoi ça nous dérange ?

Je crois que cela paraissait logique pour d’autres générations. Je pense à quelques raisons qui font qu’au 21e siècle en occident, cela nous semble plus difficile. D’une part, on se sent de moins en moins responsable de sa conduite. On conçoit ses actions comme déterminées par la société, on n’a fait que ce qu’on a pu. Dès lors, la vision d’une rétribution méritée semble hors de propos. D’autre part, notre société est individualiste. Le sort de chaque personne individuellement est ce qui compte. Dans d’autres sociétés, l’accent est plus mis sur la collectivité et sur l’ordre social. La certitude d’un châtiment pour les injustes participe à la stabilité de la société ; mieux vaut que certains fauteurs de trouble subissent une peine méritée que de voir l’anarchie régner. Bien sûr, Dieu ne change pas, et ne décide pas de ses jugements en fonction de ce qui convient à l’état de la société. Je mentionne ce point pour dire en quoi l’enfer nous choque plus aujourd’hui qu’à d’autres époques ; et si Dieu se préoccupe aussi des collectivités,ce que je crois, notre révulsion est peut-être hors de propos. Troisièmement, la souffrance nous est devenue de plus en plus insupportable à mesure qu’on l’a fait reculer ; dès lors, nous jugeons le néant préférable à la souffrance, et nous préférerions la disparition des méchants à leur survie consciente dans une situation de souffrance. Nous pouvons nous interroger sur le plan philosophique : vaut-il vraiment mieux de n’être plus rien que d’être souffrant ?

À suivre

Une autre question est celle de la transformation : Dieu ne peut-il pas rendre bons les hommes méchants plutôt que de les laisser souffrir de leur condition ? En bref, je crois que c’est précisément son intention, mais qu’il ne le fera pas sans nous. Mais cela, je le développe plus dans le prochain article, où je mets en rapport cette question de l’enfer avec le salut que Dieu offre en Jésus-Christ.

Dans cet article, j’ai essayé de montrer que l’idée de l’enfer n’est pas aussi absurde et indigne qu’elle est souvent représentée aujourd’hui. Un Dieu bon, qui s’indigne du mal et se préoccupe de ce que les hommes se font subir, a toutes les raisons de prévoir un enfer.

Jean-René Moret, Janvier 2016


Image de couverture : source et informations sur Wikimedia Commons.

  1. Par exemple Évangile selon Matthieu, chapitre 10, verset 28 : «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent pas tuer l’âme ; craignez plutôt Dieu qui peut faire périr à la fois le corps et l’âme dans l’enfer.».
  2. J’aimerais noter que l’on se fait parfois de fausses images de l’enfer. L’idée d’un royaume de Satan où les damnés seraient torturés par des démons n’a rien à voir avec la pensée biblique. Satan sera bien en enfer, mais comme prisonnier subissant son châtiment ( Apocalypse de Jean, chapitre 20, verset 10 : «Et le diable, leur séducteur, fut précipité dans l’étang de feu et de soufre, auprès de la bête et du faux prophète. Et ils souffriront des tourments jour et nuit aux siècles des siècles.»). La Bible utilise par contre les images de l’étang de feu et de souffre, d’un feu éternel et d’être rongé par des vers qui ne meurent pas (p. ex évangile selon Marc, chapitre 9, versets 47 et 48 :«Et si c’est à cause de ton œil que tu tombes dans le péché, arrache-le ; il vaut mieux pour toi entrer dans le Royaume de Dieu avec un seul œil que de garder les deux yeux et d’être jeté en enfer. Là, “les vers qui rongent les corps ne meurent pas et le feu ne s’éteint jamais”». Ces descriptions sont certainement imagées. Le théologien Henri Blocher propose de retenir comme élément central de la souffrance en enfer le remords face aux actions commises, et je le suis sur ce point (Henri Blocher, Irons-nous tous au paradis, Brochure Kerygma, 1999, p. 41).
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2 Comments

  1. Bonsoir Jean-René. Je viens de lire votre bel article avec attention. J’apprécie le ton simple et clair de votre propos, au-travers duquel on perçoit toute la puissance de l’Espérance. Je crois avec vous que la logique divine excède nos raisonnements arithmétiques… que si Dieu est, notre tendance à mesurer ses actes sous la toise de notre finitude est un contresens non logique.

    J’aime ce qu’Anselme nous propose : « Jamais ne s’oppose à la justice ce qui découle abondamment de la bonté» (Proslogion)

    Merci!

  2. Pingback: Que faire de la violence de Dieu ? – Question Suivante

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