L’être humain, quel rapport corps-esprit ?

Quel genre d’êtres sommes-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? La conception majoritaire en théologie chrétienne est que nous sommes des créatures de Dieu formant une unité psychosomatique (un être duel, corps-esprit). Si la notion de création par un Dieu unique n’est pas partagée par tous, il est probable que la plupart des hommes se considèrent comme corps et esprit. Mais comment penser la relation entre le corps et l’esprit? Les philosophes, dès l’antiquité grecque au moins, ont réfléchi sur cette question. Depuis, beaucoup de travaux ont été menés sur le problème corps-esprit, autant sur le plan philosophique que sur le plan scientifique. Nous allons examiner ici les recherches en neurosciences, puis, après avoir montré les questions qui restent ouvertes, nous essaierons de proposer un point de vue chrétien sur la question.

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Que nous enseignent les neurosciences sur la dualité corps-esprit?

Les neurosciences « ont à traiter un large éventail de questions touchant la façon dont le système nerveux de l’homme et des autres animaux se développe, dont il est organisé et dont le fonctionnement produit les comportements »1. L’étude du fonctionnement des neurones (qui constituent les cellules principalement responsables de l’activité cérébrale), et de la transmission des informations d’un neurone à l’autre, très bien comprise, fait l’objet d’au moins deux neurosciences (la neuroanatomie et la neurophysiologie) qui ne font appel qu’à des mécanismes physico-chimiques. D’autre part, les expériences menées en neurosciences montrent une corrélation entre l’activation cérébrale et les pensées, émotions, actions …, en ce sens que certaines zones du cerveau sont activées en correspondance avec celles-ci. Ce fait, qu’on a mis en évidence dès le 19ème siècle (Broca), est frappant. Ce qui l’est encore davantage c’est qu’on peut montrer, grâce à la stimulation, à l’étude des lésions cérébrales ou des médicaments, que le cerveau cause ces effets, en particulier ceux relatifs à l’esprit (états conscients, vision, maîtrise de soi, humeur, expériences mystiques et religieuses…). Mais est-ce que « tout est dans le cerveau »2 et, si oui, comment? Dans la vie courante notre cerveau est autonome, aucun expérimentateur ne l’active. Comment s’active-t-il ou est-il activé ? Par lui-même (le cerveau au repos a une activité importante, on peut parler de “cerveau intrinsèque”3, dont l’étude est récente), par les stimulus externes, mais aussi – nous ne pouvons guère imaginer qu’il en soit autrement – par nos états mentaux. Ce qui distingue notamment nos états mentaux des états physiques, c’est qu’ils sont conscients et intentionnels. Comment mettre en relation nos états mentaux avec nos états cérébraux?4

Quelles options philosophiques ?

Certains philosophes ont une solution radicale : pour eux il n’y a pas d’états mentaux ! Il n’y aurait que des états cérébraux. Il est difficile de soutenir ce réductionnisme, qu’on appelle le réductionnisme éliminatif. En effet, on ne peut soutenir que la psychologie ordinaire est radicalement fausse. En particulier, si on “maintient qu’il n’y a pas d’états intentionnels, on perd la vision de nous-mêmes en tant qu’êtres pensants et agissants”5. On peut soutenir, autre thèse, que l’esprit (les états mentaux) est d’une substance différente de celle du corps et qu’il interagit néanmoins avec le corps (dualisme interactionniste de Descartes). Il est difficile également d’imaginer comment une substance incorporelle peut interagir avec le cerveau, mais certains philosophes (minoritaires) sont en faveur d’un tel dualisme.

Il y a une voie moyenne : le fonctionnalisme. C’est la thèse majoritaire en philosophie de l’esprit : les états mentaux seraient des états fonctionnels, c’est-à-dire caractérisés par leur rôle causal : ils ont des causes (“inputs”) et des effets (“outputs”) qui peuvent être des états mentaux ou pas. Exemple (pour un être humain) : une fibre C est activée (stimulus) → je ressens de la douleur (état mental) → je sais que cela peut être grave (idem) → je décroche le téléphone pour téléphoner au médecin (comportement moteur). D’autre part, ils admettent des réalisations physiques6 multiples, par exemple dans un cerveau ou un ordinateur, ce qui donc permet de penser les états mentaux indépendamment de leurs réalisations physiques. Le fonctionnalisme privilégie un physicalisme, où tous les constituants du monde sont des entités physiques, qui n’est cependant pas réductionniste epistémologiquement : les états mentaux font l’objet d’un niveau d’explication autonome, et ne se réduisent pas à une description physique ou neurobiologique. Dans cette approche, l’exemple décrit plus haut pourrait être simulé par un robot.

On peut considérer les états mentaux d’un être humain dans cette optique comme des programmes informatiques inscrits dans le cerveau. Il y a cependant plusieurs objections. Mentionnons l’objection « métaphysique »7 : ne sont-ce pas en fait les réalisateurs physiques des états mentaux (les états cérébraux) qui ont un rôle causal ? Alors le cerveau causerait simultanément un état mental et les conséquences que nous lui attribuons, mais l’état mental lui-même ne serait cause de rien. Le fonctionnalisme peut être aussi mis à l’épreuve des neurosciences cognitives qui visent à établir les bases cérébrales des fonctions cognitives (au sens large : perceptions, mémoire, raisonnements …) pour mieux comprendre en retour comment fonctionne la cognition. Son programme cherche à décrire précisément la correspondance entre les processus cognitifs et les processus cérébraux grâce à la neuro-imagerie fonctionnelle. Le problème est que si l’on peut interpréter les processus psychologiques comme des programmes informatiques, on n’a pas de théorie des processus cérébraux. On ne sait pas comment est codée l’information au niveau cortical. « Le cerveau n’est pas, et ne ressemble pas, à un ordinateur »8. Le « calcul » que réalise le cerveau est spécifique à sa structure et il est encore très mal compris. Les recherches en neurosciences confirment les conclusions qu’on peut tirer des données bibliques en écartant un dualisme des substances (nous sommes des créatures terrestres), tandis que le matérialisme éliminatif semble incompatible avec le bon sens, qu’il ne faut pas abandonner à la légère.

On le voit, les neurosciences, dans leur état actuel, ne donnent pas de réponses assurées. Certains pensent qu’en progressant elles donneront de l’esprit une interprétation radicalement différente de la psychologie ordinaire et qu’on devra vivre avec un dualisme interprétatif9: deux interprétations radicalement différentes de nos états mentaux cohabiteraient, celle de notre perception intuitive de notre psychologie, et celle des neurosciences. Les neuroscientifiques progressent, les psychologues et les philosophes ne sont pas en manque d’idées, mais on constate que le problème de la relation corps-esprit est loin d’être élucidé. Quant à la question de la conscience phénoménale – comment notre cerveau peut-il produire la conscience de soi que nous expérimentons, elle constitue pour beaucoup de chercheurs un fossé explicatif, un point où nous hypothèses restent encore bien loin du phénomène à expliquer.

 Pouvons-nous proposer une approche chrétienne de la dualité corps-esprit ?

La pensée séculière elle-même reconnaît en général qu’il y une grande difficulté à penser la dualité corps-esprit. Les chrétiens ne sont pas surpris par cette difficulté. Certains neuroscientifiques chrétiens tentent de formuler le problème corps-esprit d’une manière plus phénoménologique10. Ils proposent un “monisme à double aspect”11 d’après laquelle “: notre point de vue subjectif, à la première personne, de notre vie intérieure et le point de vue des neurosciences, objectif, à la troisième personne, de l’activité de notre cerveau, se réfèrent à des aspects complémentaires d’une seule entité”. Cette approche a le mérite de rendre compte de notre intériorité sans la détacher de son incarnation. Elle rejoint la pensée biblique, qui ne donne pas d’enseignement philosophique explicite ni d’enseignement scientifique sur la dualité corps-esprit, mais qui mentionne souvent le coeur ou l’âme de l’homme, en l’exhortant à l’introspection, tout en donnant toute son importance à la constitution de l’homme comme corps et esprit liés intimement. Sans avoir anticipé tous les questionnements qui nous occupent, la Bible nous donne une manière viable d’équilibrer notre constitution matérielle et notre intériorité.

Nous n’aurons jamais une connaissance parfaite de tout ce que nous sommes. Mais quelqu’un nous connaît parfaitement, c’est Dieu. C’est ce qu’écrivait un des auteurs de la Bible : “C’est toi [Dieu] qui as produit les profondeurs de mon être, qui m’a tenu caché dans le ventre de ma mère. Je te célèbre car je suis une créature merveilleuse. […] Mon corps ne t’était pas caché lorsque j’ai été fait en secret, tissé dans les profondeurs de la terre” (Psaume 139. 13-16). Ailleurs dans la Bible, l’apôtre Paul affirme son assurance qu’un jour nous connaîtrons comme nous avons été connus (1ère Lettre aux Corinthiens 13.12). Cette assurance est partagée par ceux qui désirent vivre en relation avec notre Créateur. Mais aujourd’hui, pour nous, le mystère subsiste. Ne serait-ce pas pour que nous reconnaissions que nous sommes une créature en quête de son auteur ?

Christian Lenoire, avec la classe 2016 du cours en e-learning Un regard chrétien sur la science


1 D.Purves, G.J. Augustine, D.Fitzpatrick, W.C. Hall, A.-S. LaMantia, L.E. White, Neurosciences, trad.fr. de boeck supérieur, 2005.

2 P. Clarke dans L. Jaeger (sous dir.), L’âme et le cerveau: l’enjeu des neurosciences, Vaux-sur-Seine/Charols, Edifac/Excelsis, 2009, chap. 1.2.

3 D.Andler, La silhouette de l’humain, Quelle place pour le naturalisme dans le monde d’aujourd’hui, Gallimard, 2016, p. 233.

4 Sur ce qui concerne la philosophie de l’esprit, je suis redevable à M. Esfeld, La philosophie de l’esprit, Armand Colin, Paris, 2005.

5 M.Esfeld, op. cit., p. 153.

6 Une réalisation physique est la contrepartie matérielle d’un état mental.

7 J. Proust, Niveaux d’explication et réductionnismes: pour un d-fonctionnalisme, en ligne: http://joelleproust.org/wpcontent/uploads/2012/09/IHPSTProustrev2012.pdf

8 D.Andler, op. cit., p. 198.

9 D.Andler, op. cit., p.238-239

10 L’expression “phénoménologique” nous a été inspiré par un interview de Michel Bitbol, en ligne: http://www.mondedesgrandesecoles.fr/plongeedanslesabyssesdelaconscienceavecmichelbitbolpartie-12/

11 P. Clarke, All in the mind?, Lion Books, 2015, p.160. P. Clarke cite en note un ouvrage dont nous n’avons pas pu prendre connaissance: M.A. Jeeves and W.S. Brown, Neuroscience, Psychology and religion, West Conshohocken, PA: Templeton Foundation Press, 2009(on peut en trouver un compte-rendu en ligne: https://www.ibcsr.org/index.php/instituteresearchportals/neuroscienceandreligiouscognitionproject/537-reviewneurosciencepsychologyandreligion).

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One Comment

  1. Salut à vous
    Sachez donc qu’en fait l’être humain est le résumé du monde apparant; donc pour le connaitre il suffit de lire ce qui apparaît dans le monde mais si vous voulaez plus de détails venez a nous et nous vous montrerons cela dans le Coran qui est le résumé de l’homme sur terre.

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